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Un serpent dans le sapin

Noël ! Un moment merveilleux pour la plupart des parents, et pour tous les enfants, sauf pour ceux chez qui le sapin abrite un serpent affamé. Fils cadet d’une famille nombreuse, Papa Ben évoque ses douloureux souvenirs d’enfance et raconte à ses quatre filles comment ses frères et ses sœurs furent, au fil des ans, offerts en pâture à Oukamba, ce terrifiant serpent de Noël…


Posé en équilibre sur l’accoudoir du canapé, le cendrier en cristal, qui avait la forme agréable d’une rose déployée, regorgeait déjà de mégots tordus et de bouts de papier chiffonné lorsque Benny y rajouta nonchalamment les cendres de son cigare. Celles d’un véritable Long John, Golden Burr, à pas moins de huit cruz le barreau de chaise. Ses lèvres, brunies par un abus quotidien de cet onéreux tabac californien, s’arrondirent en une moue perplexe.
– Vous savez les filles, déclara-t-il d’une voix lasse et impassible, rendue caverneuse par la fatigue, j’ai horreur de ces guirlandes et de ces boules multicolores… J’ai horreur de noël, de toute cette neige, de ce verglas. j’ai vraiment horreur de tout ça…
Ses joues de baudruche sur lesquelles s’étendait, comme deux chenilles velues sur un mur, une longue moustache en forme de guidon de vélo, se détendirent en un long soupir. Ses traits tirés et ses gestes exagérément lents trahissaient une déplorable hygiène de vie. Un abus de plaisirs délétères, nuit et jour, une immuable désinvolture. Ce soir-là, comme tous les soirs de la semaine, il terminait la journée la tête lourde, le corps flasque et l’haleine chargée. »

Un verre dans la main gauche, un cigare dans la droite, il ferma les yeux et se plongea à rebours dans la succession des événements qui avaient abouti à son existence actuelle. Au moment présent. Un tourbillon désordonné. Noël… Satané Noël... Toutes les terreurs qui le hantaient encore, même après tant d’années, remontaient aux Noëls de son enfance… Il laissa échapper un soupir prolongé, réellement désabusé. Ses pensées vagabondèrent et trouvèrent finalement matière à se réjouir. Sa vie n’était pas un échec, loin de là.
— Ce n’est pas par hasard que je porte toujours les sapes les plus distinguées qui soient, déclara-t-il en palpant rêveusement le tissu lisse et brillant de la chemise au col italien qu’il portait entrouverte sur un t-shirt noir. Une chemise à 125 cruz, rien que ça ! (Le tissu rouge se tendit sur son épaule lorsqu’il plia le bras pour amener la tête guillotinée du Long John à sa bouche. Il aspira.) Impeccable, dit-il à travers un nuage gris. Cette chemise est une pure merveille ! Pas vrai les filles ?


Commentaire :

Vision d’une joyeuse fête commerciale et familiale, assombrie et désabusée par la fatigue d’une vie de débauche, que notre héros appelle « labeur »…


Retrouvez cette histoire dans le recueil Les piétons lunaires

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26 pages
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Version électronique : 1 €

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